Mardi 9 décembre 2008 2 09 /12 /Déc /2008 17:40

Il arrive parfois qu’on soit surpris en bien. C’est rare, mais ça arrive.

C’est à peu près ce qui m’est arrivé entre Châtelet et Montparnasse il y a quelques jours quand je suis tombée sur la dernière chronique de Yann Moix dans le Figaro Littéraire. Je ne lis jamais le Figaro Littéraire, espèce de double page anti-pratique affublée d’un bandeau violet et dont les titres d’articles qui se veulent eux aussi littéraires me font en général fuir (genre « Eurydice au parloir », ou encore « Vieille fille riche cherche mari »…). Mais bon…là j’avais deux places de métro pour moi toute seule donc la possibilité d’étaler la feuille de chou géant en question, pas grand-chose d’autre à faire, et surtout j’ai vu ce petit encart de Yann Moix qui parle d’Etty Hillesum.

La surprise c’est d’abord Yann Moix. Le type commence par écrire un roman « pornographique provocateur » justement surnommé Partouz (genre de prostitution littéraire, passage obligé de tout écrivain pas trop vieux qui, pour percer, n’a pas d’autre choix que de gagner à coup le sésame d’ « enfant terrible de la littérature »). Puis il enchaîne dans Podium avec une histoire assez bien vue d’un sosie de Claude François qui tente de ressusciter le mythe pour en arriver on ne sait trop comment (l’opération du Saint-Esprit je pense) à écrire une biographie d’Edith Stein.

L’autre surprise, c’est qu’il en vient à commenter pour le Figaro Littéraire la sortie de l’édition intégrale des écrits d’Etty Hillesum, alors même que les Lettres de Westerbork dont j’avais déjà parlé à l’époque où j’écrivais régulièrement des choses sur ce blog (!), étaient passées relativement inaperçues à leur sortie.

 

Voici donc la substantifique Mo(ix)elle de cet article :

 

« [….] Etty Hillesum fait partie de ces très rares génies qui font comprendre que si Dieu est unique, c'est parce que chacun de nous est unique. Là réside le vertigineux mystère de la divinité : c'est dans sa diversité que Dieu est un. Le polythéisme, c'était une multitude de dieux qui finissent par se ressembler ; le monothéisme, c'est un seul Dieu qui ne se ressemble jamais. Mais c'est bien plus que cela : c'est affirmer qu'il n'y a que Dieu. Que rien n'est réel qui ne s'appelle Dieu. Il y a Dieu d'un côté, qu'on peut nommer également « réalité réelle » ou « vérité vraie » ou « monde dévoilé », et de l'autre, le monde « actuel » où nous vivons, bougeons, skions, achetons, courons, qu'on peut désigner par « réalité fictive », « mirage » ou « imagination ».

 

S'il n'y avait qu'un message à retenir d'Etty, ce serait celui-ci : la vie intérieure n'a aucun complexe d'infériorité à avoir face à la vie extérieure, qui trop souvent confond le monde et la mondanité. Elle le dit un milliard de fois mieux que moi. Car ce qui fascine chez Etty, quand on découvre ses cahiers, ce sont les fulgurances, toutes inouïes.

 

Ainsi, la phrase qui suit est sans doute une des plus belles et des plus puissantes de toute la littérature mondiale : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je parviens à l'atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d'eux.  »

 

Sans l'appareil philosophique d'Edith Stein, sans la transe épiphanique de sainte Thérèse de Lisieux (même si, comme elles, elle entend réaliser de « grandes choses »), sans la puissance intellectuelle de Simone Weil, la jeune Etty Hillesum parvient, tiraillée entre des envies de débauche sexuelle et des besoins de retraite dans une cellule, à nous laisser, rédigée sur des coins de table ou sur la pierre des camps, une des œuvres les plus extraordinaires du XXe siècle. Elle est mal dans sa peau. Elle trouve nul tout ce qu'elle écrit. Le soir, elle reprise ses bas. Elle ne rêve que de s'oublier elle-même, de « suivre son propre chemin », ce que personne ne fait jamais. Son ambition première est l'abandon. On pleure en la lisant. On dirait de la lumière qui parle. »

Par laurence - Publié dans : bouquins, ciné, music
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus